Modiano me dévoile Paris : Accident nocturne

On ne présente plus Modiano depuis qu’il a été récompensé par le Prix Nobel de littérature en 2014. Je ne l’avais découvert que peu de temps auparavant d’ailleurs, avec le livre Des inconnues, qui me faisait de l’oeil depuis un moment dans la bibliothèque maternelle. J’avais beaucoup aimé cette écriture simple mais efficace, et si belle, si poétique. C’est une époque où je pestais contre cette sorte de « prétention littéraire », et Modiano offrait une alternative délicieuse. J’ai donc aimé cet auteur dès le départ. Cette semaine, c’est avec un autre roman que je suis partie à sa rencontre, Accident nocturne, qui n’est pas le plus connu non plus, mais qui mériterait de l’être davantage, tant il me paraît abouti.

De quoi me parles-tu cette fois, Modiano ?

Le roman s’ouvre sur un accident. Aucune surprise aux vues du titre de l’ouvrage donc. L’auteur donne le ton. Traversant la place des Pyramides, une nuit que ses pensées vagabondaient bien loin de cette route déserte, le narrateur se fait renverser par une voiture, dont sortira quelques instant plus tard une jeune femme elle-même titubante. Tombant dans un état de demi-conscience, sous le choc, l’accidenté se laisse balader d’un lieu à l’autre, ne comprenant que peu ce qui lui arrive, et nous laissant nous aussi dans le mystère le plus total. Quelques jours plus tard, il se réveille à l’hôpital où il a été transporté dans son sommeil, sa jambe paralysée par des bandages, la mémoire vacillante. Il retrouve à l’accueil un homme qui était lui-même présent lors de l’accident, impressionnant, qui lui fait signer un procès-verbal, et lui remet une enveloppe pleine de billets, avant de disparaître. De la femme qui l’a renversée, aucun signe, simplement un nom, consigné sur ce procès verbal, et la description de sa voiture, une fiat, couleur « verre d’eau ». Le mystère s’épaissit, le jeune homme est perplexe. Une fois ses esprits retrouvés, il se montre bien décidé à retrouver cette femme (ce couple ?), à lui rendre cet argent qu’il n’a pas voulu, et à éclaircir cette situation. Mais tous deux se sont volatilisés, et le narrateur paraît courir après un fantôme. S’en suit un long parcours parisien qui, plutôt que de témoigner d’une avancée progressive, se fait bien vite retour aux origines. Cet accident et le choc qu’il a causé au narrateur marque un point de rupture dans cette existence qu’il voit désormais comme aveugle. Il y a un avant, et un après. Nous sommes à ce moment en pleine transition, dans un va et vient entre le passé et le présent qui nous plonge au fin fond des interrogations d’un narrateur qui se perd pour mieux se retrouver.

Une géographie du souvenir

Fidèle à lui-même, Modiano nous balade à nouveau dans les rues de Paris, ce Paris qu’il évoquait déjà dans Des inconnus, et que je crois récurrent dans ces récits multiples aux titres bien souvent évocateurs. (Pourquoi l’avoir à ce point oublié en novembre dernier ?) A sa sortie de l’hôpital, le jeune homme, un peu sonné, se met à marcher, sans but. Petit à petit, son objectif se dessine : retrouver cette blonde au manteau de fourrure qui l’a renversé cette nuit là, place des Pyramides. Mais le mystère qui entoure la jeune femme le conduira bien loin, dans une marche sans fin qui ramène à lui des souvenirs enfouis. A chaque coin de rue, l’auteur se souvient. De vieilles anecdotes resurgissent, des accidents similaires, des incompréhensions, des visages oubliés. Ce passé s’avère tout aussi mystérieux que peut l’être le présent, et cherchant à résoudre ce dernier, il soigne les plaies du premier. Au delà de Paris, ce narrateur sans identité quitte la capitale, il revient en pensée sur les différents lieux de son enfance, multiples, les déménagements s’étant enchaînés années après années. Il revoit son père, café après café, ne vivant jamais au même endroit, et disparaissant un beau jour dans cette banlieue qu’on n’évoquera pas. Le loin. L’obscur. Je vois dans ces parcours une forme de labyrinthe psychologique, et je suis séduite par cette entreprise littéraire.

Psychanalyse empirique

Cette géographie mémorielle m’amène à voir dans cette progressive réminiscence une forme de psychanalyse expérimentale. Un « docteur » croisé dans un café ne s’épanche-t-il pas lui même sur le sujet ? Si le narrateur ne comprend pas ses propos et ne les partage pas, il les pratique. Cet accident, décisif, le sort de sa torpeur. S’il avoue lui-même avoir roulé jusqu’à ce jour, dans un équilibre précaire, fixant la route pour ne pas s’effondrer et ne regardant jamais dans le rétro, ce refus du passé est terminé. Ce soir-là, quelque chose s’est brisé, et petit à petit, c’est toute une enfance oubliée et incomprise qui ressurgit. S’attachant à des détails infimes, le narrateur remonte le fil du temps, voit renaître des images, reconstitue ce puzzle qui lui permet de mieux saisir le présent. Ce livre est finalement le récit de ces allez-retour dans le temps, qui lui permettront, à terme, de pouvoir enfin regarder vers l’avenir.

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Malgré les apparences, je ne spoile rien ici, je ne dessine qu’une trame, et offre une interprétation qui ne regarde que moi, mais qui justifie ce plaisir que j’ai pris à la lecture de ce livre.

L’intéressant reste le récit lui-même, la manière dont le narrateur se raconte, au fur et à mesure qu’il se découvre.

C’est son chemin, son parcours, physique et mental.

Je vous le conseille. Comme tous les livres de Modiano.

Winter Sleep – Nuri Bilge Ceylan

Difficile de parler d’une telle oeuvre. Je pense que Winter Sleep fait parti de ces films qui restent une expérience très personnelle. Et son appréciation en est alors très relative. Il peut dérouter. Tout le monde n’est pas nécessairement emballé à l’idée de s’imposer trois heures face à un film qui n’est pas des plus enthousiasmants.

Il est difficile d’en parler donc, mais je vais tenter de le faire du mieux possible. Il ne s’agit là bien sûr que d’une interprétation et d’un ressenti très personnel concernant ce film, et j’aimerais d’ailleurs beaucoup connaître des avis différents, une autre compréhension de Winter Sleep. D’autant plus que beaucoup d’éléments m’ont échappés, je pense le revoir en DVD prochainement, pour prendre le temps de l’assimiler davantage. C’est en effet un film très riche à mon sens et que l’on peut voir et revoir sans jamais se retrouver face au même scénario. C’est d’ailleurs ce qui en fait, à mes yeux, un excellent film.

Winter Sleep, pour aller d’abord à l’essentiel, nous plonge en Cappadoce, et plus précisément au sein d’un hôtel tenu par un homme d’une cinquantaine d’années, marié à une femme bien plus jeune, un couple dont les rapports sont assez difficiles à cerner au début du film, et qui nous apparaissent rapidement comme fortement troublés. A ces deux personnages s’ajoute celui de la soeur du propriétaire, qui les a rejoint après s’être séparée de son mari. Voilà que le trio est tracé, et je dirais que le film tournera par la suite autour de celui-ci, des relations compliquées qu’entretiennent les personnages les uns avec les autres.

J’ai perçu le film comme une sorte de huis-clos, ce qui peut paraître paradoxal quand on sait que l’histoire se déroule dans un hôtel et que les personnages sont à maintes reprises confrontés à des rencontres extérieures. Mais celles-ci ne sont là, à mon sens, que pour venir alimenter les propos échangés entres tous trois.

J’aimerais à ce sujet m’arrêter sur ce que je considère comme une véritable prestation. J’ai été subjuguée par la qualité des dialogues, comme par le jeu des acteurs qui les prononcent, et enchaînent parfois des monologues de plusieurs minutes avec une habilité remarquable. Je pense notamment à la première scène à m’avoir véritablement troublée — et qui ne fut pas sans me rappeler certains passages des romans de Dostojevski — qui voit s’opposer le propriétaire des lieux à sa soeur. Une scène magnifique à mon avis et royalement menée, qui ne fait qu’annoncer les nombreux échanges à venir.

Progressivement, j’ai eu cette impression, peut-être fausse, ou biaisée, mais qui me paraît cependant intéressante, de me retrouver face à une seule et même conscience, en proie à ses propres et multiples contradictions. Ce sentiment d’être face à un huis-clos y contribue. Chaque personnage affiche plusieurs traits de caractère assez accentués par le réalisateur je pense, et la plupart du temps en totale contradiction avec les deux autres, comme le fait remarquer la soeur, Necla, dubitative quant au lien familiale qui peut bien unir deux individus aussi opposée. Et tous trois sont là pour se renvoyer la balle, s’étouffer dans leurs contradictions, leur incapacité à cohabiter, à trouver une moindre entente, un juste milieu entre des intérêts si différents. Une haine mutuelle les habite, comme insurmontable, et chacun est là pour renvoyer à l’autre cette image nauséabonde de l’autre. « L’enfer c’est les autres », comme dirait l’autre. Cette idée de reflet, je l’ai retrouvée dans le jeu avec les miroirs, noté à plusieurs reprises dans le film. Miroir, rétroviseur, réflexion à travers la vitre, les scènes se multiplient ainsi, permettant de voir chaque personnage se faire face, dans une habile maîtrise de l’espace.

L’interprétation est hasardeuse et personnelle, mais il me plaît de penser qu’il y a du vrai là dedans, je trouve le film d’autant plus intéressant alors.

Enfin, je passerai rapidement sur la force de ces perpétuelles confrontations, entre les classes, entre les sexes, entre des individus aux priorités fort divergentes, et pour qui aucune entente ne paraît possible tant l’orgueil rend ses dernières indépassables. Je pense ici en particulier à l’une des dernières scènes du film, qui voit Ismail, le locataire sorti de prison depuis peu, jeter au feu une liasse de billets que lui avait apporté Nihal. Je me rappelle ce geste d’effroi de la dernière, et j’en reste troublée.
A ce propos, les acteurs sont vraiment excellents, tous autant qu’ils sont.

J’ai aimé ce film, je ne me hasarderais pas à le conseiller à tout le monde parce que je pense, et je le comprends bien, qu’il ne peut pas faire l’unanimité, mais je dirais malgré tout qu’il en vaut le coup d’oeil.