Résolution 2016 N°1 : « Bouffer la culture »

« Aller se confronter à plus intelligent que soi, à plus bizarre que soi, à plus torturé que soi, à plus imaginatif que soi, ça te grandit ! Il n’y a vraiment que ça. Si tu n’aimes pas beaucoup ton travail, si tu n’as pas vraiment quelqu’un que tu aimes dans ta vie pour l’instant ou si tu as quelqu’un que tu aimes mais que ça fait longtemps et que… Enfin je ne sais pas, mais la culture reste LA stimulation primordiale… Il me semble… »

James Dean-reading-movie e5ba6509496b8e0f9005b760795e9e45


Ceux qui connaissent Solange auront compris la référence. Aux autres, je ne peux que conseiller le passage par cette chaîne youtube absolument fantastique, dont je parlais déjà il y a un an de ça. Sinon, je peux aussi résumer les idées que suggère cette expression qu’elle emploie au mois de janvier 2015 de « Bouffer la culture ».

Elle – comme moi – habite à Paris depuis pas mal d’années. Paris, que l’on aime à voir – entre autres – comme une ville de culture, de musées, de théâtre, de sorties en tout genre. Paris a cet avantage de proposer une exposition à chaque coin de rue, des réductions pour les étudiants dont je fais partie, et mille et unes portes ouvertes sur un monde d’art et de culture. Et pourtant. Pourtant « le quotidien m’a tuer ». Je ne fais pas les musées, ou si rarement, je ne connais pas ma ville, je n’en admire pas l’architecture, je ne m’y intéresse pas. Je ne lis plus depuis que j’ai commencé mes études en prépa puis à la Fac, par manque de temps me plais-je à dire. Mais le temps est un faux prétexte, le temps est toujours un faux prétexte. Je suis allée deux fois à l’opéra, et guère plus au théâtre.

Le cinéma est le seul épargné dans tout cela, puisque depuis mon emménagement, je n’ai plus qu’à sortir de chez moi et faire quelques pas avant de me retrouver le nez devant l’écran.

Le constat qui nous est commun est cette sensation de stagner. Longtemps nourries par une multitude d’influences et de rencontres, qui nous inspiraient toujours un peu plus et nous aidaient à évoluer dans nos démarches personnelles, nous sommes depuis quelques temps en arrêt. Occupées par autre chose – l’envie de réussir dans mes études à tout prix de peur de tout rater, en l’occurrence – nous en avons oublié d’apprécier la nouveauté de ces démarches artistiques, nous en avons oublié le plaisir de nous plonger dans un roman, dans un univers, nous avons oublié la surprise, l’étonnement, le choc que peut provoquer un tableau, une performance artistique, un monologue théâtral. Et finalement, cette mise à l’écart me fait me sentir terriblement vide.

Du coup, Solange, il y a un an, s’est lancé un défi. Défi que je reprends aujourd’hui, que je relève à mon tour, en ce début d’année 2016. Pour me pousser à renouer avec le monde des lettres et des arts, pour me pousser à sortir, observer, aimer, détester, critiquer, applaudir. Un défi dont je rendrai compte mensuellement sur cette page, pour le plaisir de partager, mais aussi comme motivation à remplir ces objectifs. Je me lance un défi culture qui consistera à partir chaque mois à la rencontre de :

  • 4 FILMS AU CINEMA
  • 3 LIVRES
  • 2 EXPOSITIONS
  • 1 SPECTACLE

 « J’ai envie que ce soit contagieux, et que toi aussi tu te bouges les fesses pour manger de la culture, parce que y’a que ça qui te reste si jamais tu es pris en otage, un jour, tu auras ça dans ta tête qui te restera, que personne pourra t’enlever. Tu pourras peut-être plus te laver, tu pourras peut-être plus voir, tu pourras peut-être plus bouger, mais tu auras toutes ces choses que tu te seras mises dans le cerveau (…) Ca te construit à l’intérieur, c’est les circuits, c’est ta chair, c’est tes cellules, c’est ta personnalité, c’est ton âme. Tu te transformes et tu te bonifies et tu t’interroges et tu te remets en question, et ça c’est ta force. »

_DSC1303

& toi, quelles sont tes résolutions pour 2016 ?
Tu as prévu de te culturer un peu, toi aussi ? Comment fais-tu pour ne pas te laisser aller à l’inertie culturelle ?

Parle-moi toujours, Solange.

Solange – Solange te parle.

Solange me parle ! Et c’est fou comme j’aime ça.
Solange est un personnage, incarné par Ina Mihalache, mais ça, on s’en fiche. Je n’ai pas envie de prendre un tel recul, je veux croire à ce personnage auquel je suis si attachée.

J’ai découvert ses vidéos un soir d’automne, j’étais trop fatiguée pour travailler, pour lire, pour faire un peu de yoga avant de dormir. Pas assez pour m’abandonner définitivement au sommeil. J’ai croisé son chemin.
J’ai regardé ses vidéos, les unes après les autres, les plus récentes d’abord, les plus populaires, et puis comme je n’en avais pas eu assez, comme de Solange nous ne sommes jamais rassasiée, je suis remontée dans le temps, je suis allée voir comment elle était, avant.

Il est difficile de décrire Solange. Je m’attacherai alors avant tout à tenter d’expliquer pourquoi j’aime Solange. J’aime sa voix d’enfant, de petite fille qui me parle d’une voix assez faible, assez lente, comme par une timidité attachante, rassurante. C’est le partage dans un murmure, et la rencontre avec une conscience, une conscience qui me ressemble et qui me fait du bien. Elle laisse glisser les mots hors de sa bouche et tout de suite ils deviennent poésie, c’est la beauté du détail, la sincérité de l’être, l’invitation à faire de même, à se révéler.

Solange m’a donné envie de me révéler dans toute mon originalité. Voilà, Solange pour moi, c’est l’éloge de la marginalité, de la bizarrerie, l’assurance de l’individualité.

Allez voir, dites-moi ce que vous en pensez, j’en suis curieuse !
Parfois, on n’aime pas quand Solange nous parle, j’aimerais savoir pourquoi. Et sinon, je serais ravie que vous partagiez avec moi un coup de coeur.

Bonne découverte (ou pas, d’ailleurs, parce que Solange a déjà son public, un public qui ne fait que s’accroître, et c’est tant mieux !)

Faites connaissance.

Pleine Conscience.

Solange Partage.

Solange Je T’aime.

Winter Sleep – Nuri Bilge Ceylan

Difficile de parler d’une telle oeuvre. Je pense que Winter Sleep fait parti de ces films qui restent une expérience très personnelle. Et son appréciation en est alors très relative. Il peut dérouter. Tout le monde n’est pas nécessairement emballé à l’idée de s’imposer trois heures face à un film qui n’est pas des plus enthousiasmants.

Il est difficile d’en parler donc, mais je vais tenter de le faire du mieux possible. Il ne s’agit là bien sûr que d’une interprétation et d’un ressenti très personnel concernant ce film, et j’aimerais d’ailleurs beaucoup connaître des avis différents, une autre compréhension de Winter Sleep. D’autant plus que beaucoup d’éléments m’ont échappés, je pense le revoir en DVD prochainement, pour prendre le temps de l’assimiler davantage. C’est en effet un film très riche à mon sens et que l’on peut voir et revoir sans jamais se retrouver face au même scénario. C’est d’ailleurs ce qui en fait, à mes yeux, un excellent film.

Winter Sleep, pour aller d’abord à l’essentiel, nous plonge en Cappadoce, et plus précisément au sein d’un hôtel tenu par un homme d’une cinquantaine d’années, marié à une femme bien plus jeune, un couple dont les rapports sont assez difficiles à cerner au début du film, et qui nous apparaissent rapidement comme fortement troublés. A ces deux personnages s’ajoute celui de la soeur du propriétaire, qui les a rejoint après s’être séparée de son mari. Voilà que le trio est tracé, et je dirais que le film tournera par la suite autour de celui-ci, des relations compliquées qu’entretiennent les personnages les uns avec les autres.

J’ai perçu le film comme une sorte de huis-clos, ce qui peut paraître paradoxal quand on sait que l’histoire se déroule dans un hôtel et que les personnages sont à maintes reprises confrontés à des rencontres extérieures. Mais celles-ci ne sont là, à mon sens, que pour venir alimenter les propos échangés entres tous trois.

J’aimerais à ce sujet m’arrêter sur ce que je considère comme une véritable prestation. J’ai été subjuguée par la qualité des dialogues, comme par le jeu des acteurs qui les prononcent, et enchaînent parfois des monologues de plusieurs minutes avec une habilité remarquable. Je pense notamment à la première scène à m’avoir véritablement troublée — et qui ne fut pas sans me rappeler certains passages des romans de Dostojevski — qui voit s’opposer le propriétaire des lieux à sa soeur. Une scène magnifique à mon avis et royalement menée, qui ne fait qu’annoncer les nombreux échanges à venir.

Progressivement, j’ai eu cette impression, peut-être fausse, ou biaisée, mais qui me paraît cependant intéressante, de me retrouver face à une seule et même conscience, en proie à ses propres et multiples contradictions. Ce sentiment d’être face à un huis-clos y contribue. Chaque personnage affiche plusieurs traits de caractère assez accentués par le réalisateur je pense, et la plupart du temps en totale contradiction avec les deux autres, comme le fait remarquer la soeur, Necla, dubitative quant au lien familiale qui peut bien unir deux individus aussi opposée. Et tous trois sont là pour se renvoyer la balle, s’étouffer dans leurs contradictions, leur incapacité à cohabiter, à trouver une moindre entente, un juste milieu entre des intérêts si différents. Une haine mutuelle les habite, comme insurmontable, et chacun est là pour renvoyer à l’autre cette image nauséabonde de l’autre. « L’enfer c’est les autres », comme dirait l’autre. Cette idée de reflet, je l’ai retrouvée dans le jeu avec les miroirs, noté à plusieurs reprises dans le film. Miroir, rétroviseur, réflexion à travers la vitre, les scènes se multiplient ainsi, permettant de voir chaque personnage se faire face, dans une habile maîtrise de l’espace.

L’interprétation est hasardeuse et personnelle, mais il me plaît de penser qu’il y a du vrai là dedans, je trouve le film d’autant plus intéressant alors.

Enfin, je passerai rapidement sur la force de ces perpétuelles confrontations, entre les classes, entre les sexes, entre des individus aux priorités fort divergentes, et pour qui aucune entente ne paraît possible tant l’orgueil rend ses dernières indépassables. Je pense ici en particulier à l’une des dernières scènes du film, qui voit Ismail, le locataire sorti de prison depuis peu, jeter au feu une liasse de billets que lui avait apporté Nihal. Je me rappelle ce geste d’effroi de la dernière, et j’en reste troublée.
A ce propos, les acteurs sont vraiment excellents, tous autant qu’ils sont.

J’ai aimé ce film, je ne me hasarderais pas à le conseiller à tout le monde parce que je pense, et je le comprends bien, qu’il ne peut pas faire l’unanimité, mais je dirais malgré tout qu’il en vaut le coup d’oeil.